Pros’Ethique Poétique
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Léonora Miano nous revient avec "Ces âmes chagrines" un roman magnifique

 


Il y a quelques semaines, au coeur de ce que l’on appelle “la rentrée littéraire” s’est glissée une pépite, un roman superbe.

Comme toujours l’écriture de la romancière est ciselée, précise, imagée. Elle manie magnifiquement la rigueur d’une langue maîtrisée et les expressions fantaisistes et savoureuses du “Mboasu” pays imaginaire au Sud du Sahara, mais aisément reconnaissable quand elle décrit son peuple, son âpreté, sa résistance au coeur d’une société en déliquescence morale et sociale.

Les personnages sont de ceux qui vous saisissent et ne vous lâchent pas. Même quand ils posent des actes odieux, ils portent en eux ces fêlures par lesquelles entrent nos empathies pour eux. Ce sont des êtres qui habitent de douloureux silences, des incompréhensions et des incommunicabilités envers eux-mêmes et envers les autres. La culpabilité, la douleur, les regrets, le rejet, l’échec, la colère, la vengeance sont la toile de fond de plusieurs de leurs vie. Ils nous apparaissent dans la crudité de leur déchéance ou de leur vanité, mais derrière ce qui frappe le regard, se recroquevillent douleurs et silences qui nous les rendent attachants. C’est l’histoire de tant de rendez-vous manqués dans une famille construite sur des brèches et l’on se demande si enfin ils se rencontreront les uns les autres. On se demande si enfin ils se trouveront. L’on est captivé, il est difficile de les quitter.

Snow est le pseudonyme d’Antoine Kingué, un jeune homme a la vie blessée par l’abandon de sa mère, Thamar, et par la solitude et les douleurs d’une enfance au cours de laquelle il l’a appelée jusqu’à l’aphasie. Le sentiment de rejet initial a été remplacé d’une part par la colère et le désir de vengeance vis à vis d’elle, et de son frère qui pense-t-il aura reçu de l’amour à l’âge où l’on en a terriblement besoin pour se construire. D’autre part de ce rejet fondateur naît chez celui que l’on appelle Snow le désir profond de ne plus être ignoré. Il veut être vu et reconnu des autres dans ce qu’il donne à voir de lui. Il offre son image à l’envi prenant soin de ne pas donner accès à sa personne.

Mais derrière les certitudes atrabilaires et blessées d’Antoine l’on découvre des âmes chagrines, emmurées par des silences, de l’orgueil, des blessures; des personnes qui au fil du temps n’auront pas su se rencontrer. L’on réalise que l’histoire est plus complexe que ce qu’en perçoit Antoine.

L’on s’attache à Thamar, femme à la dérive et rongée par la culpabilité, la mère d’Antoine qui n’aura qu’une quête, réparer sa faute quitte à s’enfoncer pour cela dans la déchéance.

L’on est saisi par Maxime le frère si solide, raisonnable jusqu’à la placidité. C’est un homme généreux qui abrite secrètement un petit garçon dont la douloureuse quête ne trouvera pas de réponse.

Et il y a Modi la grand-mère dont la vie dont elle ne parle pas est liée à deux visages antagoniques du Mboasu. C’est un personnage magnifique par lequel Léonora Miano montre combien les paroles dites peuvent infléchir une destinée selon qu’on les reçoive ou non comme un absolu, comme une prophétie.

La force du roman tient aussi au fait que les personnages secondaires et même les personnages mineurs, même s’ils s’offrent à nous le temps d’un paragraphe sont bien charpentés. Le rythme de la narration, malgré les flash-back, demeure soutenu et fluide.

Quand l’on ferme le livre, on se surprend à se sentir un peu triste, comme si l’on venait de quitter des personnes que l’on connaissait réellement. Mais au fond c’est normal, ils sont si bien tissés par celle qui nous les raconte.

En fermant le livre l’on quitte aussi des expressions typiques au pays décrit, des mets, des saveurs, des couleurs qui malgré la rugosité du regard d’Antoine et de l’auteur offre des raisons inexpliquées de s’y attacher.

Il faut croire que malgré la sévérité avec laquelle l’auteur dénonce les maux qui gangrènent ce pays subsaharien, elle a pour lui de la tendresse. L’on entend son sourire quand elle évoque des choses insolites comme cette pleureuse avide lors d’un deuil, ou les réactions face à une trouvaille biscornue dans une bouteille sur une place de marché.

Je recommande chaudement “Ces âmes chagrines” de Léonora Miano. Le livre devrait vous séduire par la beauté et l’inventivité de la langue de la romancière. Les personnages attachants et complexes ne manqueront pas de vous captiver. Les nombreuses trouvailles et le bel imaginaire de l’auteur devraient vous retenir.

C’est de surcroît un livre qui vous surprend parce que l’histoire défie les “attendus” pour oser des surprises. C’est un livre sur le chemin vers soi pour accéder à une forme de rédemption.

Bravo à Leonora Miano de nous offrir un roman qui nous saisit tant que l’on a hâte de le terminer et que l’on souffre d’avoir fini. C’est bien la force des oeuvres denses et réussies.

C’est un ouvrage magnifique.

Chantal EPEE

 

 

 

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