Pros’Ethique Poétique
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Etre enfermés dehors ?

 

C'est étrange cette façon qu'ont un mot, une réflexion ouvrir des boulevards d'interrogations et de cogitations bien au-delà du mot initial.

Il y a par exemple ce film que je n’ai pas vu. Un film réalisé par Albert Dupontel qui est sorti dans les salles au mois d’avril de cette année. Les images montrées à la télévision quand l’acteur/réalisateur et son actrice principale (dont je n’ai pas retenu le nom) en faisaient la promotion laissaient supposer un univers assez déjanté. Pourquoi je parle d’un film que je n’ai pas vu ? Parce que le titre du dit film m’interpelle : « enfermés dehors ». C’est étrange comme concept. Etre dehors et être enfermé. Dans cette expression il y a une contradiction implicite. Un absurde intrinsèque à la situation. Si je me souviens bien de ce qu’on disait du film au moment de sa sortie, il est question d’un SDF qui se fait passer pour un policier  après avoir trouvé un uniforme et se transforme en justicier maladroit qui se porte au secours d’une femme désespérée.
Je n’ai pas vu le film, ma réflexion et mon imagination ne sont par conséquent pas bridées par l’histoire ou les images. Et d’ailleurs le film n’est pas le propos, mais juste le prétexte ou le catalyseur d’une réflexion.
 
Je reviens sur l’expression « enfermés dehors ». Comment peut-on être enfermé dehors ? Je ne sais pas pour vous mais le concept d’enfermement m’évoque plutôt une idée de cloisonnement, d’incapacité à sortir d’un lieu clos et fermé. Ce titre de film me revient aujourd’hui et me fait réfléchir à la question de l’enfermement.
 
Enfermé dehors. Cela suggérerait le fait d’être à l’extérieur et de ne pas pouvoir entrer dans un intérieur auquel on aspire. Ca me fait penser à une réflexion que m’a faite une amie très proche qui est française de Guadeloupe. Elle m’a dit une chose qui m’a marquée. « Ce n’est pas que je n’aime pas la France, mais j’ai l’impression qu’elle et moi nous avons de moins en moin de choses à nous dire » 
Pour moi c’est un constat terrible et amer. Un constat d’échec. Un échec à être de l’endroit d’où l’on est sensé être. Cette phrase laisse transparaître sinon un désamour, tout au moins une indifférence qui s’installe. Je m’interroge sur cette indifférence. Elle semble être une réponse à la violence de l’indifférence d’une nation vis-à-vis de soi. C’est une indifférence réactionnelle, une indifférence de protection. Le détachement est ici une arme défensive contre le sentiment de rejet ressenti de la part de son pays. C’est terrible d’être d’un endroit et de se sentir citoyen de seconde zone, citoyen d’ailleurs, citoyen déclassé. Quand je réfléchis à cette situation, je me dis qu’il est infiniment plus douloureux d’être rejeté par son pays que de l’être par un pays dans lequel on est immigré (ce qui soit dit en passant est sismique quelquefois). Enfermé dehors. Hors de la communauté nationale d’élection. Tel est le sentiment de nombreux français d’outre-mer. Pourquoi ? Je n’ai pas la réponse mais pour avoir parlé avec plusieurs ami(e)s originaires des Antilles, je sais que ce sentiment est latent dans plusieurs d’entre-eux, comme une douleur, un cri intérieur, un besoin de reconnaissance peut-être. Certains de ces ami(e)s semblent se replier sur une identité culturelle, sur une identité ethnique pour ne pas se sentir reconnus dans la nation comme ils aimeraient ou devraient l’être.
Enfermés dehors, hors de la reconnaissance qui ferait d’eux des français à part entière. Enfermés dehors quand ils entendent parler d’un délinquant dont on souligne l’origine antillaise alors qu’on ne le fait pas pour le breton, le cévenol ou le picard. Enfermés dehors, dans une différence qui devient exclusive. Enfermés dehors quand un tapage médiatique incroyable est fait parce qu’en 2006 un journaliste antillais est nommé présentateur du Journal d’été de la première chaine française et qu’on souligne davantage sa couleur de peau que ses qualités professionnelles (qui par ailleurs sont grandes). Enfermés dehors quand on se sent cloisonné dans une définition « carte postale » de son identité soulignant son exotisme, sa bonne humeur, sa musique rythmée et que sais-je encore, plutôt que d’être connu et reconnu dans la totalité et la complexité de son être.
Il y a bien des portes à ouvrir pour que la nation française laisse ses citoyens sortir des préjugés qui donnent à certains de ses enfants le sentiment d’être en dehors de la pleine citoyenneté. Quand j’entends les constats amers et désabusés de mes amis des Antilles je me dis qu’il y a urgence à laisser entrer ces français dans tout ce que contient l’être français.
Est-il besoin de souligner que les français issus de l’immigration dont la carnation souligne l’origine étrangère sont en butte à cet enfermement ? Il y a des portes à ouvrir dans la nation et il semble que l’ouverture de ces portes passe par l’assomption par la France de son histoire pour mieux construire le présent. Il ne s’agit pas de faire l’apologie de la culpabilité, ni d’être dans le déni, mais entre ses deux postures, il y en a une qui me semble constructive : celle de la responsabilité. La responsabilité face à son histoire passée et la responsabilité de construire son histoire présente pour que ceux qui sont d’ici, pour qu’eux au moins n’aient plus le sentiment d’être enfermés dehors.

 

Chantal EPEE

Paris le 26 septembre 2006

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