Pros’Ethique Poétique
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ELIKIA, MON FILS...

Je t’ai observé tout à l’heure Elikia, comme tu les regardais. Je suis inquiète. J’ai vu dans ton regard une flamme tandis que tu les contemplais.

Oui mon fils, je vois encore briller tes yeux et je crains de discerner dans ton regard de l'admiration pour eux, tandis que tu contemples les apparats de leur pouvoir. Il faut que je te parle mon enfant. Il est temps que je te rappelle qui tu es, d’où tu viens et ce que tu portes comme héritage.

 

Dans ce pays l'argent et les possessions sont devenues les valeurs cardinales. "Je banque donc je suis".Telle est leur devise. Ce ne sont pas les nôtres. Les enfants ici ont pour ambition de devenir riches. La richesse matérielle est un projet de vie, et un but à atteindre par tous les moyens nécessaires. On écrase, trahit et piétine sans vergogne, du moment que l'on se croit en marche vers le but ultime de l’existence. Ici, parce que l'on se définit comme "riche" on finit par se penser humainement supérieur aux autres. Nous ne sommes pas comme cela.

 

Qui sont donc ces êtres qui suscitent ton admiration mon garçon ? Les as-tu seulement bien regardés ? As-tu vu qui ils sont sous les apparats ? Ce sont des charognes. Regarde les encore mon Elikia et compare-les à ceux sont passés avant nous et qui ont frayé le chemin de nos consciences. Compare-les à Nguinya et Jemea et tu les découvriras légers et sans substance. Ils n'ont pas de coeur, ils ont un ventre. Ils ne pensent pas, ils veulent, désirent et porssèdent.

 

Oui mon enfant, compare-les à ton aïeul Jemea, qui a résisté en face aux prédateurs de notre terre et y a laissé sa vie au bout d'une corde sans demander grâce. Souviens-toi de Nginya ton père qui nous a été arraché alors que tu étais encore blotti dans mon sein. Il est mort pour n'avoir pas accepté de monnayer sa conscience à un gouvernement corrompu et aux ordres.

Comme j’aurais voulu qu’il soit là avec moi pour te montrer la voie à suivre ! Ton père était à la fois l’homme le plus doux et le combattant le plus déterminé que je connaisse. Son intégrité et son incorruptibilité leur étaient insupportables. Ajoute à cela l’éloquence et sa capacité à faire adhérer les foules. Tu tiens de lui mon enfant. Puisse-tu mettre tes dons et ton intelligence au service l'intégrité et de causes nobles. Puisse-tu être jaloux de ta liberté et de ton intégrité au point de ne jamais plier devant des pouvoirs iniques. Je me demande  parfois si j’ai su te transmettre le feu qui animait ton père et qui nous unissait.

 

Sais-tu que dans ce pays ce que le pouvoir craint le plus ce sont les personnes intègres, celles qui ont un idéal que l'on ne peut monnayer ?  Ils ne supportent pas ceux qui se jouent de leurs codes et valeurs. Ils en ont peur parce qu'ils sont incontrôlables. Notre pays n’est pas à eux mon Elikia. Ce sont des imposteurs. Ne leur prête pas ton admiration.

 

Oui mon enfant, il y a encore des personnages qui placent tellement haut la barre de leurs  engagements qu’on est porté à les admirer. L’on s’émerveille de la passion qu'ils investissent dans leurs actions, de leur sens du bien et de l'intérêt communs. Ils donnent le sentiment qu’ils ont dompté la peur de mourir ou de souffrir. Ils savent que vivre c’est agir. Ils savent que l’africanité qu’ils portent relie les êtres ensemble. « Je suis parce que nous sommes » disait souvent Nginya ton père. Sais-tu pourquoi tu portes un curieux second prénom ? C'est pour matérialiser le rêve et le projet de ton père pour ta vie : "Je veux que notre enfant ait sans cesse le sens de l'autre et celui de l'être et de l'agir ensemble. Je veux qu'il sache que le salut de notre terre et de notre continent passent par l'unité de but, de foi, de destinée."  C'est pour cette raison qu'en dépit des conseils de ma famille et de celle de ton père je t'ai baptisé Elikia Ubuntu Imani, mon fils qui aurait foi dans l'unité de son peuple. Le fils de Nguinya. Tu portes tant de choses mon chéri...

 

« Je ne saurais être tranquille dans un monde dans lequel mes enfants vont bien si je sais qu’en même temps il dévore ceux des autres. C’est tous ensemble que nous devons accéder au bien-être et à la liberté »

Ah mon Elikia ! Je me souviens encore du jour où il a prononcé ce discours.  C'était deux semaines avant ta naissance. Le président attendait qu’il accepte une nomination au poste de ministre des finances. Il avait espéré l’allécher avec cette fonction. Il comptait bien éroder sa réputation d’homme intègre en le dissolvant dans la médiocrité de son gouvernement. Mon époux n’était pas à vendre. C’est seulement après avoir parlé au peuple qu’il a décliné la proposition du président.

 

Peu après, il s’est suicidé en se tirant une rafale de douze balles au moins dans le dos. Ses assassins n’avaient pas osé croiser son regard. Nguinya aurait affronté la mort en face, en brave. Ton père ne craignait rien ni personne. Comme tu le sais ils l’ont tué sous mes yeux comme il franchissait le portail de notre maison d'alors. Tu es né dans la nuit. Quant à eux, ils ont réécrit l'histoire de ton père au mépris du bon sens. Ils sont comme cela mon fils. Ils sont aussi arrogants que stupides. Des personnes intelligentes ne prostitueraient pas leur terre aux intérêts de multinationales ou de nations étrangères. Mais voilà ils ont pour dieux leurs ventres.

Fort heureusement il est des êtres qui n'ont pas hésité à mettre leur vie sur la balance parce qu'ils croiyaient en une cause plus grande qu'eux. Ce sont des êtres de la trempe de Nginya ton père, de Jemea ton aïeul ici à Etiti Dipita, notre pays. Et de celle de Sankara, de Lumumba, de Douala Manga Bell, de Um Nyobe, de Steven Biko au Burkina Faso, au Congo que l'on a osé dire Belge, au Cameroun voisin, ou dans une Afrique du Sud otage de l’Apartheid, régime immonde s’il en est. Faut-il être prétentieux pour venir chez les gens s’y imposer comme maître et faire des autochtones des sous humains sur leurs propres terres ?

 

Elikia, comme le disait Jemea ton arrière-grand-père, « la colonisation est née dans la pensée d’êtres sans conscience qui, quelque part sur leur parcours de vie ont renoncé consciemment à être des humains. Comment auraient-ils pu voir l’humain dans l’autre ? »

 

Ceux qui dirigent ce pays sont de la même engeance. Ils n’ont pas d’humanité à perdre, de conscience à violer, juste des possessions et un pouvoir à garder.

Oui Elikia, il y a des hommes de valeurs comme ceux dont je viens de te parler qui sont tous morts en laissant des familles éplorées, parce qu'ils croyaient en la liberté et en l'indépendance de leur pays. Notre Afrique a aussi vu se lever des femmes extraordinaires, des résistantes, des guerrières farouches et éprises de liberté qui se lèvent dans nos consciences comme des modèles.

 

Et puis il y a ces autres, ces rebuts de l'humanité qui tueraient père et mère pour de l'argent et le pouvoir.  Ce sont des larves qui privatisent des biens publics à des fins personnelles ou claniques. Oui mon fils, il y a ces êtres dépourvus de conscience pour qui rien n'a d'importance sinon leur jouissance personnelle.

Ils se pavanent à bord de véhicules autrefois militaires et en font le symbole de leur rang social. Ils se nourrissent de la peur qu’ils suscitent et de la flagornerie des griots institutionnels et des médias aux ordres.

 

Sais-tu que le grand axe routier construit récemment qui relie les villes de Njom a Nje et To Lambo ne l'a été que parce que les fils de celui qui se croit propriétaire immortel de notre terre, de nos vies, et de nos libertés de penser sont férus de course automobile et que leurs voitures de sport goûteraient peu les chemins accidentés  sur lesquels nos véhicules agonisent ?

Les trouve-tu encore dignes d'admiration quand tu sais que la richesse dont ils se repaissent a pour prix le sang de ton père, la disparition de son corps, et le refus de nous donner un lieu de recueillement ? Leur pouvoir est complice de la corde au bout de laquelle se balance le corps de Jemea ton aïeul.

Ils sont dépourvus de conscience. Quelle importance pour eux en effet  si hors de leurs bulles égoïstes le pays suffoque ? En quoi seraient-ils concernés par le fait que l'on périt dans les couloirs des hôpitaux pour n'avoir pas d'argent ? Pourquoi seraient-ils concernés par une criminalité endémique et une insécurité croissante puisqu’ils vivent dans des bunkers ? Pourquoi s’inquiéteraient-ils de la qualité de l’enseignement dans des classes dans lesquelles il y a plus de cent élèves ? Leurs enfants sont scolarisés dans des collèges privés dans lesquels ils sont au maximum vingt par classe.

Tant que les rues, les hôpitaux et les écoles sont baptisés de leurs noms, ils se croient, les pauvres fous, propriétaires des pays dans lesquels ils sévissent.

 

A ces êtres mon enfant, ne prête jamais la moindre seconde d'envie ou d'admiration. Si un jour le pouvoir, le paraître et l'argent devenaient le but ultime de ton existence, j'aurais vécu et combattu pour rien. Et la tombe de Nginya ton père serait éternellement vide.

 

©Chantal EPEE

 

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Commentaires

  • Berty (mercredi, 12. juin 2013 13:42)

    La vérité et rien que la vérité..Merci pour votre clairvoyance concernant ls opportunistes et cupides élus ou autres qui sont un frein à la vrai démocratie ainsi qu'à l'accroissement économique
    ,social et politique dans notre cher continent, même vivants ils ne valent pas cher que les héros ,martyrs morts.

  • Kima (mardi, 01. octobre 2013 14:55)

    waow...

  • BOBE ENGUELEGUELE (mercredi, 14. janvier 2015 23:27)

    Il y a du Kipling dedans ma Chère. Talent et grandeur d'âme.

  • Dany Diara (samedi, 14. février 2015 07:08)

    Lettre d amour à un fils maman lucide protectrice avec des valeurs qu il faut préserver jusqu'à la nuit des temps !!! Magnifique ❤❤❤❤

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