Pros’Ethique Poétique
                      Pros’Ethique Poétique                           

LEVONS-NOUS ET BÂTISSONS

Une heure du matin, j'écoute la voix d’Harry Belafonte qui chante un homme pour qui nous avons une admiration commune, n'en déplaise à la cancanière de la maison blanche du début des années 60.

La voix du chanteur ma ramène à une période que je n'ai pas connue. J'étais à peine ébauchée qu'une balle de la haine venait assassiner un prince sur un balcon d'Atlanta. Je devais avoir douze ans quand j'ai pris conscience de son existence, de son combat, de sa mort. Sous le choc je réalisais qu'il y avait des lieux dans lesquels la carnation, le phénotype vous criminalisaient, vous définissaient comme inférieurs. La préadolescente que j'étais avait alors pris la balle meurtrière de son héros assassiné en plein cœur. Que voulez-vous, j'ai passé mon enfance dans un lieu dans lequel être noir n'était pas un problème, nous l'étions tous ou presque et nous pouvions être prince ou serviteur sans que cela soit dû à une discrimination raciale. D'autres injustices apparaîtraient plus tard à la préadolescente. L'enfant que j'étais encore découvrirait plus tard que ce qui se passait sur ce balcon d'Atlanta n'était que la résultante de refus séculaires de voir des afro descendants et des africains secouer les jougs de servitude et refuser toute infériorisation et exploitation.

En écoutant Harry Belafonte et en revoyant les images de la vidéo que j'ai montée l'an dernier, l'adulte qu'est devenue l'enfant de douze ans, réalise que la balle assassine n'a pas été délogée de son cœur. C'est l'humanité et la fraternité que l'on assassinait, et que l'on assassine encore çà et là.

"And th song I sing, I sing for you sweet Martin Luther King"

 Quarante-trois ans après sa mort, quarante-six après celle de Malcolm X, et quarante-huit ans après celle de Medgar Evers, ceux pour qui ils ont lutté croupissent en prison, sont enclavés dans un asphyxiant pays de "libertés" et la suffocante "plus grande démocratie du monde" pour bien des afro américains. C'est dans ce pays que l'on meurt d'une injection létale pour cause de pauvreté et parce que l'on est noir et pauvre.

La balle traverse le balcon et vient essayer de tuer la résistance d'un peuple qui depuis quatre cent ans avance de douleurs en résiliences, de déstructurations en relèvements, même si nombreux gisent sur le sol, vaincus avant même d'avoir espéré. Même si l'on voit leurs enveloppes corporelles se mouvoir, ils ne sont déjà plus là.

" I sing for you my little prince of peace".

Oui je pense à cette balle de la haine qui sur un balcon à Atlanta a assassiné un homme de 39 ans. Cette mort me demeure un poignard fiché en plein cœur. Quarante-trois ans après je la trouve toujours aussi insupportable !

De même que me sont intolérables celles de Thomas Sankara, de Patrice Emery Lumumba, de Bantu Steven Biko, de Malcolm X, de Medgar Evers, de Ruben Um Nyobe, de Martin Paul Samba, Ernest Ouandié, Félix Moumié, de Madola, de Rudolf Douala Manga Bell et de tous ces anonymes assassinés pour avoir sortir le peuple de mon cœur de la servitude.

 

Je pense à mon Afrique et à ses fils dispersés que l'on veut contraindre à ramasser les miettes du festin des nations, ou au mieux, à être sur un strapontin tandis que ceux qui les méprisent font bombance des richesses de ses sols.

Je pense à ces femmes et hommes qui se sont levés pour dire non et que l'on a tués pour que surtout ils n'invitent pas les autres hommes à sortir de la servitude.

 

"How long will they kill our prophets while we stand aside and look? "

Aussi longtemps que l'on proposera des voies de garage à nos enfants comme si leurs cerveaux n'avaient pas accès à l'abstraction, nous nous battrons.

Nous nous battrons pour leur apporter d'autres portes de savoir, afin qu'ils volent plus haut, et pour qu'ils refusent la latente discrimination à laquelle les soumettent les systèmes éducatifs. Levons parmi nos fils des leaders d'envergure. Des femmes et des hommes qui nous surprendront.

Réveillons en eux les héros en sommeil, comme nous les mettons au contact de héros d'antan, même de héros des temps précoloniaux.

Aussi longtemps que des plafonds de verre et des strapontins seront le projet de la cynique mondialisation que l'on nous présente comme la seule organisation possible de ce monde, tant que ses bras armés et ses complices locaux auront pour projet d'asservir les peuples d'Afrique et de ses diasporas, nous ne désarmerons pas, nous nous battrons pour proposer à nos enfants un avenir autrement. 

Aussi longtemps que l'on voudra insidieusement inculquer à nos fils l'idée selon laquelle ils seraient inférieurs aux autres pour ce qui est du cerveau mais qu'en revanche ils ont "le rythme dans la peau" et "la cambrure" qui les ferait courir vite, aussi longtemps que l'on ne leur offrira quasiment que le sport et la musique comme moyens de promotion sociale, nous nous battrons pour faire tomber pierre par pierre les murs érigés dans leurs mentalités.

Nos héros ne sont pas morts pour que l'on fleurisse leurs tombes. Ils ont donné leurs vies et versé leur sang pour que, nous emparant de leurs rêves, nous avancions pour les convertir en réalité et que nous passions le témoin de leurs luttes et de leurs rêves à nos enfants.

Ils ont rêvé nos fils libres. Alors, pour ce qui concerne ceux qui veulent asservir, piller et violer l'héritage et l'imaginaire de nos enfants, comme disait Sankara, "nous les chasserons"

Quelle Afrique présentons-nous à nos enfants ? Est-ce celle si complaisamment présentée par les médias qui occultent à dessein son  potentiel, ses richesses,  et la réalité de ce que serait l'occident en général et la France en particulier si mes relations entre la France et l'Afrique étaient rompues. Ils oublient de donner les vraies raisons pour lesquelles la Chine en Afrique leur fait si peur.

 

N'en déplaise à la doxa, à cette opinion largement galvaudée, mon Afrique n'est pas mendiante. Elle ouvre les yeux sur qui elle est, et cette prise de conscience lui donne de relever la tête.

Oui l'heure est désormais à la fébrilité du côté de ceux qui, comme des parasites ont usé et abusé d'elle lui faisant croire qu'ils lui faisaient une faveur en lui jetant des miettes avec des taux d'intérêt à mettre en faillite la Grèce chaque semaine.

L'heure est à la fébrilité chez ceux qui de gauche comme de droite bombaient le torse tout en recevant l'aumône de "présidents" africains dans une valise, comme pour une tontine.

Mon Afrique a un seuil de tolérance à la suffisance et au mépris incroyablement bas ! Mon Afrique se sait fière et libre par essence et se bat pour le manifester.

Elle n'accepte pas qu'on la regarde de haut. Elle ne le tolère plus. Au nom de quoi la mépriserait-t-on ?

Mon Afrique parle comme Sankara, comme Lumumba, comme Um Nyobe, mettant les colons et néo-colons devant leurs contradictions et responsabilités.

Mon Afrique en écho à la voix de son Malik Shabbaz aka Malcolm X, fils né dans la diaspora demande à ses fils « who taught you to hate yourself ? » les invitant ses fils à secouer les jougs  de servitude et à refuser les définitions exogènes du beau, du réussi, de l'acceptable.

 Africa who taught you to hate yourself? Emancipate yourself from mental slavery!

 

Mon Afrique à la suite de Césaire fustige le colonialisme sous toute ses formes et en dénonce l'inhumanité et les déshumanisations du colon et du colonisé.

Mon Afrique répond fermement, comme la reine N’zinga d'Angola à qui veut l'asservir même symboliquement "Je ne me reconnais ni vassale, ni tributaire de personne"

 

Mon Afrique n'a pas attendu l'occident pour être. Elle n'est pas née le jour de la rencontre avec un occident prédateur.


Elle n'est pas née par un viol de ses terres, de ses cultures, de ses paradigmes, de sa symbolique. Elle n'est fille du viol et de la dépossession de soi. Elle était avant ce choc d'une rencontre qu'elle paye encore par le mépris, la dette et par des gouverneurs de province aux ordres et affamés de spoliations.

Mon Afrique est autre.

Et ce n'est pas le fait qu'elle ne frappe pas le regard au premier coup d'œil qu'elle n'existe pas. Elle est là, elle se relève progressivement dans les soubassements invisibles qui bâtissent des héros, des enfants jeunes et moins jeunes qui par la connaissance de leur histoire relèvent la tête.

 

Le chant du cygne de la contrefaçon de l'Afrique est certes bruyant,  mais il décline. Il est fait de guerres, de vociférations, de mensonges d'Etats, de coups d'états constitutionnels mais il décline, les peuples se réveillent.

L'Afrique que je veux transmettre à nos enfants est autre. Elle n'arrivera pas par génération spontanée. Elle nous met au travail et nous appelle à la responsabilité. Que transmettons-nous à nos enfants ? Avons-nous fini par avoir honte d'être ce que nous sommes au point de déstructurer nos enfants en incendiant leurs racines ?

L'Afrique qui m'habite mettra nos enfants au travail, c'est à nous de les y préparer.

 

Quand je pense à l'incroyable richesse de ma terre et de la fatalité de la misère dans laquelle l'on veut enfermer les africains je bous littéralement !

Il est en moi une passion, celle de voir l'Afrique debout et libérée de toute forme de servitude, même celle qui s'habille de vêtements compassionnels. Une Afrique africaine, libre et debout. Nous sommes l'Afrique

"Emancipate yourself from mental slavery"

 

On peut être asservis sans être pauvres. Secouons tous les jougs de servitude et allons libérer notre terre et le peuple de notre coeur. Libérons-le par le savoir, par la connaissance de son histoire, par la science, par la découverte des arts et cultures de nos pays.

Oui, il est nécessaire pour avancer de se dénuder des paradigmes infériorisants, et des vêtements de certitudes erronées qui ont paralysé l'action de l'Afrique et l'ont mise au service de la gloire des autres. Ces vêtements alourdissent l'action et brouillent les projections. La libération commence par celle des chaînes de la pensée.

 

Garder l'essentiel, le bois qui entretient le feu de notre passion : voir l'Afrique debout, libre, économiquement inventive et prospère, une Afrique africaine. Je ne crois pas en une Afrique fermée sur elle-même, mais je crois en une Afrique libre de choisir son chemin, son destin et de le construire.

 

Fils et filles d'Afrique levons nous et bâtissons. Nous avons les ressources nécessaires pour le faire. Si nous nous levons dans l'unité avec l'Afrique pour but, pour vision et pour passion elle se lèvera et brillera de son feu unique et inimitable. Sa destinée n'est pas d'être un miroir pour refléter la gloire des autres continents.

 

© Chantal EPEE

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