Pros’Ethique Poétique
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CHRONIQUES D'UN VAMPIRE

A la caisse d'un supermarché, - évitons de le citer pour ne pas tester les compétences de mon avocat lors d'un procès contre une grande enseigne -j'attends mon tour.

Devant moi, un monsieur de type Nord Africain et un jeune homme que je me dis être son fils patientent en devisant. Il me tarde de déposer mes courses sur le tapis. Je suis fatiguée et j'ai atrocement mal au dos. Depuis quelques jours j'ai renoncé à l'idée d'une démarche élégante. Mettre un pied devant l'autre est déjà un miracle. Un octogénaire unijambiste serait capable de me dépasser sur le chemin du retour me dis-je souriant.

 

L'une de mes particularité est l'art de l'auto-conversation, cet échange avec moi même, toujours aux frontières de la dérision, qui allège le quotidien quand il voudrait se faire pesant. Il se trouve que j'aime infiniment ma propre compagnie.Si

au lieu de converser l'homme devant moi et son fils déposaient leurs achats sur le tapis, cela me siérait grandement et m'autoriserait à poser les miens aussi.

 

Je suis impatiente de rentrer chez moi, de me débarrasser des courses sans les ranger et de m'allonger pour attendre que l'animal invisible qui me meurtrit les reins lâche enfin prise. Mon logement me semble être au bout du monde, ce soir il est mon Graal, mon inaccessible étoile, mon Eden. Derrière les fenêtres de mes paupières une bruine se prépare. Je serre les dents. Si je m'écoutais je laisserais choir courses et caddie et demanderais à un taxi de me déposer sur mon palier. Oui mais voilà dans mon caddie il y a les courses de la semaine, nous sommes samedi et je me suis risquée dehors. Je ne vais pas renoncer maintenant !

 

Autour de moi de nombreux visages basanés et négroïdes, un candidat dirait des noirs et des "musulmans d'apparence" tandis que le porte parole d'un autre voudrait selon ses dires "quelques blancos" pour éclaircir le sombre tableau. En effet, dans la nuit précoce je constate qu'autour des caisses, le caucasien est rare. Nous sommes pourtant au coeur de Paris. Nous ne sommes pas dans une de ces banlieues qui se sont faufilées dans l'Intra Muros parisien et dans lesquelles l'on s'appelle Château Rouge ou la Goutte d'or. Pauvre France, ils sont partout ! Nous ne sommes pas dans un quartier que Marine Le Pen et Claude Guéant éliraient comme symbole de la France qui coule, croulant sous le flot des noirs et arabes qui se déversent sur elle. Nous se sommes pas dans quelque lieu fantasmatique dans lequel ils entendraient des moutons qui bêlent dans des baignoires et dans lesquels tous les étals sont Hallal. "Oh oh" me dis-je un brin cynique "on nage en plein cauchemar !

 

En effet, la nuit tombe, l'heure est aux vampires de Marine : les immigrés réels et les éternels immigrés que l'on appelle "français d'origine étrangère", ceux dont, lors des faits divers, on ne cesse de signaler l'origine comme on ne le ferait pas d'un normand, d'un breton, d'un palois ou d'un marseillais.

 

Oui l'heure aux suceurs de sang de la France, elle est au immigrés et aux français dont l'origine est un tatouage que la république qui porte l'égalité et la fraternité dans sa devise leur a fait. Ils sont marqués au fer rouge de ces origines qu'on leur demande d'oublier pour s'assimiler à un tout qui leur offre le strapontin qui devient au gré des propositions de lois, un siège éjectable. Les êtres de l'ombre sont dans le supermarché, la nuit s'avance, mes pensées s'évadent.

 

Devant moi, l'homme me sourit et m'invite à déposer mes courses sur le tapis. Enfin, le tapis me sera un salutaire appui pour soulager mes tourments dorsaux. Chaque mouvement est gémissement, lamentation. Le retour s'annonce funky. Je dépose mes courses et redresse la tête. J'ai le surmoi résistant, il me rappelle que la peine et le chagrin appartiennent à l'intime. Ne jamais montrer sa peine ou tout au moins choisir à devant qui l'on se dénude osant mettre sous ses regards imperfections et fragilités. La dignité en tout temps. Réfréner la jérémiade. A la maison il sera bien temps de hurler.Soudain, sous mes pieds un mouvement inattendu.

 

Je vois passer un rat qui dans ma phobie a la taille d'un sanglier. Je fais un bon à rendre Serguei Bubka jaloux. Bon j'extrapole... Un rat dans un supermarché ? Une de ces horribles créatures qui déambule tranquillement aux heures ouvrables ? Et si j'avais fait un infarctus ? Non je ne citerai pas l'enseigne.

 

Face à la peur, on réalise que l'on a moins mal que ce que l'on pensait. En repartant chez moi dix minutes plus tard, malgré un caddie bondé, et deux sacs de courses, malgré le poids de la charge, j'avais le pas étrangement alerte.

Deux jours plus tard, c'est avec délectation que j'ai fait cuire, puis savouré une cuisse de dinde grillée aux féériques exhalaisons.

 

La vie est belle et elle se crée au quotidien, dans l'instant se dit le vampire en dévorant son repas. 


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